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Les Sœurs Hortensias, roman d'Henri Duvernois publié chez Grasset en 1931, met en scène la trajectoire d'un écrivain issu de la bourgeoisie de province qui, trop conscient de sa propre médiocrité, de son incapacité à jouer le rôle d'écrivain « difficile » qu'il s'est assigné lors de son arrivée à Paris, se réfugie dans ce que l'on pourrait appeler, en bon bourdieusien, le sous-champ de grande production culturelle. En fait, il en vient à occuper une position bien particulière de ce sous-champ, celle de pornographe. C'est l'impact de ce positionnement sur l'écrivain et, en particulier, sur sa vie affective, que nous étudierons dans ce qui suit. Nous dirons, avant de ce faire, quelques mots de l'auteur de ces Sœurs Hortensias, auteur qui, à l'instar de son roman, est tombé dans l'oubli.

L'Auteur

Duvernois, de son vrai nom Henri Simon Schwabacher, est né en 1875 et décédé en 1937. Très actif dans le champ littéraire, il publia de nombreux romans, quelques biographies, divers ouvrages de critique littéraire, plusieurs recueils de nouvelles et de contes ainsi qu'un grand nombre d'opérettes et de courtes pièces de théâtre en un acte. Il a collaboré tout au long de sa carrière avec une multitude d'individus dont Paul Bourget, Pierre Benoit, Sacha Guitry, Maurice Donnay, Max Maurey et Pierre Wolff et fut un correspondant de Proust et d'Apollinaire. À partir de 1921, Duvernois a publié de nombreux textes dans Les Oeuvres libres : recueil littéraire mensuel ne publiant que de l'inédit, périodique dont il participa à la fondation avec Guitry. Quant à ses pièces et opérettes, elles furent présentées dans plusieurs théâtres dont le Théâtre du Grand Guignol, le Théâtre de la Renaissance, le Théâtre des Nouveautés et le Cercle Pigalle. Malgré son activité littéraire débordante, activité couronnée par le Grand prix de littérature de l'Académie française de 1933, Duvernois a été complètement laissé de côté par l'histoire littéraire. Nous n'avons pu, de ce fait, repérer de travail universitaire traitant de cet écrivain ou de l'une de ses œuvres.

Les Sœurs Hortensias

Attardons-nous maintenant aux Sœurs Hortensias.Il est assez difficile de résumer succinctement ce roman. Disons simplement qu'il met en scène les déboires relationnels du narrateur, Roland Cavellier, auteur de romans pornographiques qui, malgré qu'il soit cocufié à d'innombrables reprises par Aline, son épouse, qui se laisse entretenir au vu et au su de tout Paris par une série de riches amants, est incapable de s'en détacher et revient toujours, malgré les affronts de plus en plus graves qu'elle lui fait subir, au domicile conjugal. Le titre du livre fait référence au duo de danse formé par l'épouse de Cavellier et son double, une jeune femme nommée Marie, jeune femme dont on apprend au cours du roman qu'elle est la fille illégitime du père d'Aline. Leur étonnante ressemblance physique exceptée, tout oppose les deux Sœurs Hortensias. Aline est froide, égocentrique, dénuée de talents et hystérique ;  Marie est chaleureuse, dévouée, talentueuse et terre à terre. Amoureuse de Roland, elle le regarde avec incompréhension faire des pieds et des mains pour contenter Aline qui ne lui démontre que mépris et haine. Cette dernière ne consentira, d'ailleurs, à accepter le retour de Roland dans sa vie que lorsque qu'elle se sera irrémédiablement aliénée ceux qui l'entretenaient et qu'elle se saura, de ce fait, complètement ruinée. Le roman se termine sur la réunion fort problématique de ces deux individus mal assortis.

L'atopie du pornographe

Ce qui frappe le plus à la lecture des Sœurs Hortensias, c'est la solitude du narrateur-écrivain, sa singulière incapacité à entretenir des relations sociales valables, impuissance relationnelle dont il n'est que beaucoup trop conscient. Ainsi se plaint-il à son lecteur, tôt dans le roman : « Je ne sais pas me faire aimer1. » Quelques lignes plus loin, il affirme, en faisait référence au Bourget, village de province d’où il provient et où est située la demeure familiale, qu'il n'arrive plus à se trouver un lieu d'appartenance, qu'il est en situation, pour reprendre la réflexion de Maingueneau sur la paratopie de l'écrivain2, d'« atopie » : « Je ne suis certainement pas d'ici... Je ne suis pas de Paris non plus. Ma vie, c'est une promenade de prisonnier dans un chemin de ronde. Je tourne et je ne vois que des murs...3 »

Roland présente cette maladresse sociale comme une constante, comme une facette de sa personnalité l'ayant toujours condamné à la solitude. Cette incapacité à se faire accepter par autrui le caractériserait en effet depuis son enfance :

J'ai commencé à dix ans. Je n'aimais pas beaucoup l'étude, mais je haïssais la récréation. Je me livrais à des jeux tranquilles, dans mon coin, pendant que les autres travaillaient. Quand ils couraient ou se battaient, j'ouvrais un livre. On me détestait. J'étais le seul de mon espèce. Quand je croyais trouver un camarade plus sociable que les autres, j'allais à lui ; il feignait de m'écouter pour se joindre ensuite et le plus vite possible à mes ennemis... Un, peut-être... Mais il me paraissait ridicule. J'ai refusé l'amitié qu'il m'offrait... Car je ne comprends pas plus les individus de mon espèce que l'on ne me comprend moi-même4.

Or, il nous a semblé que le roman de Duvernois présente cette inaptitude relationnelle non pas comme une fatalité, comme le produit inévitable d'une tare psychologique qui caractériserait son personnage principal, mais bien plutôt, en partie du moins, comme le résultat de son choix de carrière, de sa décision d'abandonner la littérature « sérieuse » pour la pornographie. C'est à ce niveau, c'est parce que Les Sœurs Hortensias trace un lien concret entre la position atypique de Roland Cavellier dans le champ littéraire et la forme que prend sa sociabilité que ce roman nous a semblé intéressant dans le cadre de notre participation aux activités du groupe de recherche Gremlin. De fait, ce que nous entendons explorer dans les pages qui suivent, c'est la façon dont Duvernois présente dans Les Sœurs Hortensias ce choix de carrière comme une des principales explications des déboires relationnels de Roland Cavellier, de sa solitude extrême, de son « atopie. »

Le choix de carrière

Avant d'explorer les diverses incarnations de ce motif, il nous a semblé pertinent de discuter plus longuement de la façon dont Roland présente à ses lecteurs son choix de carrière, sa décision de se convertir en pornographe. Au début du roman, ce dernier nous explique qu'il n'entretient plus l'espoir de percer dans la littérature « sérieuse », qu'il n'a plus d'ambition littéraire. Il a été habité, en fait, durant deux ou trois ans, par des velléités d'artiste mais il s'est bien vite rendu compte qu'il n'arriverait jamais à rien et s'est décidé à changer de voie. Roland raconte ainsi, dès l'incipit, cette décision :

Je suis un écrivain clairvoyant, par conséquent, modeste. Aussi, vers la trentaine, ai-je versé sans trop de regrets dans la pornographie. Entendez-moi bien, il ne s'agit pas de cette pornographie qui se dissimule sous des prétextes variés : sociologie, étude de mœurs, exotisme, etc. Ma pornographie à moi est candide et nue. Je suis apprécié par cinq mille amateurs et trois cents, particulièrement fanatiques, paient au poids de l'or mes éditions sur grand papier5.

Quelques lignes plus loin, il souligne d'une façon qu'il veut provocante le fait qu'il ne voit plus maintenant dans l'acte d'écrire qu'une façon comme une autre de gagner sa vie :

Eh! oui, la plume, humble et sublime instrument, la plume de Victor Hugo, de Balzac, de Stendhal, de Chateaubriand, de Vigny, de Baudelaire, la plume qui a affranchi les peuples, qui a enseigné l'amour, la pitié, le courage ou l'harmonie, c'est cette plume-là, Mesdames et Messieurs, qui me sert à exercer ma petite profession6...

Cavellier présente sa conversion en un auteur de littérature purement commerciale comme le résultat de soucis financiers et de sa prise de conscience de son manque de talent :

Je n'avais pas voulu cela, moi non plus. J'ai composé des poèmes, mais comme j'ai l'oreille sensible, je me suis aperçu bien vite qu'ils ne chantaient pas. J'ai écrit des pièces qui en valaient bien d'autres, lesquelles ne valent rien. Palpitant de fièvre philosophique, j'ai consacré des pages abstraites à expliquer l'inexplicable et à sonder le néant, d'une gaffe hésitante. […] J'ai connu deux ou trois ans d'activité littéraire, au cours desquels j'ai frappé à toutes les portes, tenté de suivre tous les courants. J'avais choisi un de ces maîtres obscurs qui se donnent de la peine pour leurs disciples et croient voir dans le plus importun des débutants la jeunesse elle-même qui vient en bottines crottées et en vestons luisants, leur apporter un solennel hommage. J'ai commencé par croire en tout et même, et surtout, en la Pauvreté, P majuscule. La commande d'un éditeur marron m'a montré ma véritable voie. Mis à la portion congrue par un père intraitable, j'ai accepté de rédiger un bouquin croustilleux que j'ai signé : Ombreuse, pseudonyme choisi pour l'ombre qu'il évoque et dans laquelle j'entendais m'abriter. Je suis Ombreuse7.

Le caractère de bravade de cette affirmation, de ce « Je suis Ombreuse », cadre bien mal avec la façon dont Cavellier semble percevoir sa petite profession. À plusieurs reprises, en effet, ce dernier déclare entretenir le projet d'abandonner son activité de pornographe afin de reprendre sa carrière d'écrivain d'avant-garde. Ainsi affirme-t-il, par exemple, au tout début du roman :

Je voudrais tuer Ombreuse et acquérir une vraie gloire. Pas une gloire marchande. Je sortirai de la pornographie pour entrer dans l'art. Roland Cavellier sera un auteur difficile. Je soufflerai de petits nuages artificiels autour de mes lieux communs. J'alignerai des phrases dans le genre de celles que l'on trouve pour essayer une plume. Les belles dames feindront de me comprendre et me seront reconnaissantes de les forcer à cette comédie8.

Ce désir d'abandon de la pornographie entretenu par Roland n'est pas que le produit d'une prise de conscience de son insatisfaction face à la médiocrité esthétique du genre dans lequel il s'inscrit. On remarque d'ailleurs dans cet extrait qu'il entretient une relation quelque peu ambiguë, désillusionnée, avec la littérature « difficile ». Ce désir est plutôt présenté, en fait, comme découlant de sa prise de conscience de l'impact extrêmement négatif qu'a eu sur sa vie son choix de carrière, et ce, en particulier, sur ses relations avec autrui.

La sociabilité problématique de l'écrivain pornographique

Le roman travaille ce motif de deux façons distinctes. Il souligne le manque de respectabilité (dans le champ littéraire et dans la société traditionnelle) du genre dans lequel s'inscrit Cavellier et met en scène l'impact social des romans qu'il produit, l'impact sur l'imaginaire de ceux qui les lisent ainsi que de ceux qui les produisent. Nous nous attarderons en premier lieu à la façon dont l'ouvrage de Duvernois présente l'impact sur la vie sociale de Roland du manque de respectabilité de la pornographie, et ce, en nous intéressant tout d'abord à la façon dont son choix de carrière a modifié sa relation avec le milieu littéraire parisien.

Le milieu littéraire

L'endossement du rôle d'Ombreuse par Cavellier l'a amené, en fait, à se retirer complètement de ce milieu. Il ne fréquente plus les salons, les cafés ; il a renoncé à toute forme de sociabilité proprement littéraire. Il fut un temps où Roland côtoyait allègrement tout ce que Paris avait d'écrivains. Ainsi explique-t-il : « J'ai eu des amis, purs entre les purs, et qui m'encourageaient, dans de petits cafés, à les imiter et à rester, comme eux, à la fois révolté et inédit9. » Malheureusement, ces camarades, qui voulaient « surtout être écoutés, [l]e lâchèrent quand [s]es distractions leur devinrent insupportables10. » C'est que Cavellier les a trahis, ces « purs entre les purs », en endossant une vision purement commerciale de l'acte d'écrire. Roland n'entretient plus en effet ce rapport problématique avec l'argent qui constitue pour ses anciens amis l'une des caractéristiques du véritable écrivain. Cavellier, mercenaire des lettres, accepte en effet avec empressement toutes les commandes qu'on lui offre, y compris les plus absurdes, tout en négociant son salaire de main de maître, avec une absence totale de scrupules. Il est d'ailleurs assez intéressant de constater que le seul lien social qui unit toujours Cavallier à ce milieu est son éditeur, Auguste Mazareaud, celui qui lui permet de tirer profit de son activité d'écriture, celui qu'il appelle de façon symptomatique son « manager11 », homme énergique, touche-à-tout, toujours à la recherche de la bonne affaire et s'épuisant de ce fait dans une série de projets douteux. Au tout début du chapitre II, Cavellier donne une description savoureuse de ce personnage beaucoup plus près du capitaliste aussi enthousiaste qu'imprudent que de l'homme de lettres :

Permettez-moi de vous présenter mon manager. Auguste Mazareaud est un homme très moderne, qui, pour mieux tromper son monde, a gardé la bedaine, la moustache et la barbiche de Marius ou de Tartarin et qui représente très exactement le Français tel que le montrent les caricatures d'étrangers malveillants. Son activité est sans bornes : il édite mes productions à l'enseigne de « Chez Momus », il s'occupe de spécialités pharmaceutiques, nourrit un peintre avancé jusqu'à la putréfaction, est de quart dans la moitié d'un cheval de courses, s'intéresse au casino d'une plage sans baigneurs, convoite un mandat législatif, mais ne souhaiterait rien tant que de devenir producteur de music-hall12.

On le voit bien ici, Mazareaud incarne de façon caricaturale le stéréotype de l'éditeur avide de profits et qui ne voit dans son métier qu'une façon comme une autre de faire de l'argent. Roland s'accommode d'ailleurs très bien de la personnalité de son éditeur, véritable entremetteur, qui lui décroche différents contrats d'écriture qui lui permettent de réaliser d'importants profits. Cavellier est devenu, en fait, à l'instar de son « manager », un véritable négociant en lettres et c'est pourquoi il se voit rejeté par le milieu littéraire parisien, milieu qui valorise ou, du moins, qui fait mine de valoriser avant tout le désintéressement, la gratuité.

La société bourgeoise

Seulement voilà, le genre de littérature auquel il s'adonne lui bloque aussi, paradoxalement, l'accès à la société bourgeoise, policée, bien-pensante, celle qui serait normalement plus à même de se reconnaître dans la vision purement commerciale de la création littéraire entretenue par Roland, que dans celle entretenue par ces anciens confrères. Ce qui fait problème ici, en fait, ce n'est pas le fait d'écrire pour de l'argent, ce qui serait, aux yeux du bourgeois typique, relativement compréhensible, mais bien plutôt d'écrire des saletés, de contrevenir à l'ordre moral. De fait, Roland, bien conscient de la piètre estime en laquelle sont tenus par la société traditionnelle ceux qui, comme lui, pratiquent sa petite profession, fait des pieds et des mains pour cacher sa véritable identité. Ainsi explique-t-il au tout début du roman : « Bien entendu, je dissimulais à tout le monde l'horrible gloire d'Ombreuse. J'étais M. Roland Cavellier, auteur des Jumeaux du Parc Montsouris, roman moral destiné à la jeunesse13. » Cette société bien-pensante, qui voit dans la pornographie une activité dénuée de toute respectabilité, se trouve mise en scène dans le roman à travers la figure de la mère de Roland, une femme issue d'une famille de la grande bourgeoisie de province, les Huchon de Tœsca, obsédée par les apparences, le qu'en dira-t-on, et qui, pour reprendre les mots de son fils, « a l'horreur instinctive de tout ce qui est laid et de tout ce qui est sale14. »

Le lecteur rencontre la mère de Roland pour la première fois lorsque ce dernier, qui vient d'apprendre qu'on l'a cocufié, décide de fuir Paris et de réintégrer la demeure familiale afin de réfléchir à son sort. Cavellier semble à ce moment avoir trouvé au Bourget un endroit où il pourrait vivre confortablement tout en travaillant tranquillement à ses bouquins. Seuls les animaux, en fait, lui font la vie dure. Ainsi, l'âne du voisin tente de le mordre, « Léda, la vieille jument blanche de [s]on père se colle contre le mur en tremblant15 » à chaque fois qu'elle l'aperçoit, le chien tourne autour de lui en grondant et la chatte de sa mère, Belotte, fuit dès qu'il apparaît. Eux seuls, en fait, semblent se rendre compte que Roland n'est pas à sa place au Bourget, qu'il y est, comme il le dit lui-même, « un intrus16. » De fait, lorsque la mère de Roland apprend la véritable identité de son fils, elle est horrifiée et, sans nécessairement le forcer à quitter ce métier, lui montre bien qu'elle ne saurait tolérer dans son entourage un individu qui pourrait nuire de telle façon à sa réputation. Et c'est le début de la fin. Ses parents n'ont dès lors, en effet, de cesse de lui faire sentir qu'il n'est pas le bienvenu dans la demeure familiale, qu'il n'y a plus sa place. Croyant avoir trouvé en sa cousine Geneviève, en visite au Bourget, une jeune fille qui saurait l'aimer pour ce qu'il est, Roland décide de la marier. Seulement voilà, les parents de la jeune fille, mal à l'aise avec la réputation de ce dernier, s'y opposent fortement et c'est finalement la mère de Cavellier qui le convaincra de laisser tomber ce projet. Celle-ci comprend très bien en effet que Roland ne saurait faire accepter sa profession dans le milieu d'où est issue sa cousine, qu'il ruinerait, en fait, la vie de cette jeune fille : 

Ma mère s'est retrouvée en Geneviève. Et, à ma stupeur, au nom de tout ce qu'il y a en elle de Tœsca, elle a adjuré le Cavellier que je suis de rentrer à Paris et de renoncer à ma cousine. Ma mère aime l'ordre, la propreté. Elle ne m'en veut pas, mais chacun à sa place : la chatte dans la corbeille du salon et le porc dans la porcherie17.

On le voit bien ici, le roman de Duvernois présente comme procédé explicatif des déboires relationnels de son personnage principal l'opprobre dont souffre au sein de la société bourgeoise, comme au sein du milieu littéraire traditionnel, la littérature pornographique. Roland est ainsi éjecté de la bonne société, renvoyé à sa porcherie, le Paris qu'il fréquente, le Paris des théâtres populaires, des dancings et des music-halls, univers social qui semble a priori le véritable lieu d'appartenance d'un individu tel qu'Ombreuse.

Ombreuse dans le (demi-)monde

Dès lors que l'on tient compte de cette incapacité de Roland à se faire accepter par la société traditionnelle, on n'est pas très surpris de constater que la grande majorité des relations sociales qu'il entretient soient ancrées dans les marges de la société, dans ce que l'on pourrait appeler le demi-monde parisien, demi-monde peuplé de femmes entretenues, à la respectabilité et à la morale plus que douteuses, et de ces hommes riches qui obtiennent d'elles diverses faveurs en échange de compensations financières. Roland ne côtoie à Paris que des représentants de cet étrange univers, en marge de la société traditionnelle, ceux qui sont le plus à même, en fait, de ne pas être effarouchés par les productions romanesques d'Ombreuse, ceux qui, au fond, sont bien souvent mis en scène dans ses romans. Or, Roland, qui est resté provincial jusqu'à l'os, ne se sent, et ce, avec raison, absolument pas à sa place dans ce milieu. Il compare les relations qui s'y font et s'y défont à un « remue-ménage d'insectes au fond d'un vase boueux18 » et accuse son manager, qui est devenu, d'une certaine façon, l'entremetteur des Sœurs Hortensias, leur maquereau, de se complaire dans ce milieu qui le choque profondément. Ce dernier lui répond, sans se fâcher :

Vous avez, me reproche-t-il, décrit la vie parisienne sans la connaître. Je vous fais faire le reportage que vous avez raté et vous vous plaignez! Ce que vous êtes province, mon cher! Ce n'est pas Ombreuse que vous devriez signer, mais Du Brouchet, Roland Du Brouchet. Spécialisez-vous dans le régional et n'en parlons plus19. »

Mazareaud a très bien compris, en fait, que Roland n'appartient pas à cet étrange univers et ne saurait d'aucune façon réussir à s'y tailler une place. Aline, son épouse, est du même avis. Ainsi, Marie raconte-t-elle un jour à son amant ce que sa sœur lui a affirmé :

Alors, elle m'a raconté que tu étais bâti pour te retirer en province, entre papa et maman, que nous n'étions pas des dames pour toi, que tu singeais l'affranchi dans tes ouvrages, mais que tu étais du Brouchet dans la moelle des os, et que tu ne saurais jamais te débrouiller à Paris et que tu finirais avec une demoiselle de Valance20.

Roland n'appartient pas, en effet, à ce milieu. Il ne s'y aventure que parce que sa femme s'y compromet et qu'il tente de mettre fin à cet état de fait afin de redonner un semblant de dignité à son mariage. Aline, au contraire de son mari, s'y sent extrêmement à l'aise et en vient à incarner la figure type de la demi-mondaine, de ce que sa sœur Marie appelle les PPGR, les « poule[s] pour gens riches21. »

Réalité et fiction d'Ombreuse

Cet état de fait, qui fait éminemment souffrir Roland, est présenté par Duvernois comme la conséquence directe des lectures d'Aline, de sa fréquentation des écrits d'Ombreuse. Roland, par son activité d'écriture, aurait ainsi créé chez sa femme des attentes, des désirs qu'il n'a pas su combler. L'imaginaire amoureux d'Aline a, en effet, été profondément marqué par la lecture des romans pornographiques de son mari. Elle en est venue, en fait, à désirer incarner un personnage issu de ces romans. Cavellier en prend d'ailleurs rapidement conscience. Ainsi explique-t-il à son lecteur, en parlant de son épouse : 

Elle compose un personnage... Eh! Mais, sois satisfait, petit auteur. C'est le personnage de Déborah, la dominatrice. Amis, la chair est triste et Aline a lu tous mes livres! Elle est le reflet de ces romans-reflets22. » Plus loin, se rappelant de ce qu'avait dit la mère d'Aline pour défendre les actions de sa fille, Roland affirme : « "S'il n'y avait pas de mauvais livres!" a déclaré ma belle-mère. Ça m'a cinglé comme une vérité. Mme Roland Cavellier a vécu selon les œuvres d'Ombreuse23.

Selon Aline, le véritable tort de son mari consiste en n'avoir pas su satisfaire les appétits de luxe et de débauche qu'il a éveillés chez elle à travers ses romans. Incapable de faire la part entre réalité et fiction, telle une Emma Bovary qui aurait épousé, pleine d'espoir, l'auteur d'un de ses romans favoris, celle-ci a été profondément déçue par la médiocrité de son mariage qui n'a absolument rien à voir avec ce qu'elle a lu dans les œuvres d'Ombreuse. Ainsi avoue-t-elle un jour à ce dernier son insatisfaction : « Alors, elle me lâche la vérité, toute la vérité, mes quatre vérités : j'ai été pour elle une désillusion. Elle s'ennuie avec moi. Elle insinue qu'en fait d'amour je suis peut-être un technicien célèbre, mais que, comme praticien, je reste au-dessous de la honte24. » Fait à noter, la parenté entre Emma Bovary et Aline est mise en évidence à plusieurs reprises dans le roman. Ainsi, par exemple, l'oncle Félix, double plus âgé de Roland, affirme, afin de démontrer à son neveu qu'il est dans le tort et qu'Aline a raison d'être insatisfaite de son sort :

Le docteur Bovary est responsable du suicide d'Emma. Parfaitement! C'est le personnage antipathique du roman, par son épaisseur d'esprit, son incompréhension foncière... La pauvre Mme Bovary ne rencontre que des imbéciles... C'est une héroïne magnifique et Flaubert le savait, puisqu'il disait : "Emma Bovary, c'est moi25!"

En fait, le roman laisse entendre à plusieurs reprises que Cavellier, s'il avait été en mesure d'assumer la persona d'Ombreuse, cette persona que laisse transparaître ses romans, aurait été à même de satisfaire son épouse.

Le pornographe impuissant

Seulement voilà, cette persona est, bien évidemment, factice, une pure invention de Cavellier qui n'a jamais vécu les situations qu'il met en scène dans ses romans et qui ne semble pas, en fait, être en mesure de les vivre. Ainsi affirme-t-il, par exemple, en parlant des scènes érotiques qu'il rédige : « Mes nuits de noces n'étaient que des pastiches d'après les maîtres du genre, car mes expériences personnelles, si lamentables, n'auraient pu me servir26. » Ce qui complique encore plus la situation c'est que Roland n'est absolument pas à l'aise avec cette image que donne de lui-même ses romans et refuse d'agir, du moins, au début de son mariage avec Aline, de la façon dont on s'attend à ce qu'Ombreuse agisse. Ce mariage a, de ce fait, très mal commencé. Cavellier a en effet décidé que s'il voulait se faire aimer d'Alice, il devait à tout prix lui faire oublier la réputation sulfureuse d'Ombreuse. Ainsi explique-t-il :

Je devais par la suite m'appliquer à faire disparaître Ombreuse et à restituer aux yeux magnifiques d'Aline un authentique Roland Cavellier, épris jusqu'au vertige, simple et honnête. Je suivais les principes de Laurence Sterne qui recommande aux hommes fougueux de se faire tirer quelques onces de sang derrière l'oreille pour calmer leur passion avant d'affronter l'élue. Marchand de poivre, j'affichai un goût véhément pour les blancs laitages et les œufs battus en neige. Entre deux façons d'écœurer, je n'hésitai pas à choisir la plus fade27.

La description de la nuit de noces d'Aline et de Roland met elle aussi en scène ce désir d'effacement de la figure d'Ombreuse entretenu par Cavellier :

Je m'appliquai à construire une idylle dont ma femme garderait la poétique impression et à prendre le contre-pied de ce qui se passait dans mes bouquins. Je ne m'imposerais pas comme un maître, mais comme un ami délicat, presque féminin. Je masquerais le viol légal, je le dissimulerais sous beaucoup de fleurs et sous beaucoup d'éloquence. Je travaillais ainsi pour mon bonheur futur, car ma belle-mère, dans ses recommandations, avait dû prévenir sa fille de s'attendre à tout, avec un individu tel qu'Ombreuse28

Peu à peu, Roland se rend compte de son erreur et tente de jouer auprès de son épouse le rôle qu'elle attendait de lui au début de leur vie en commun. Il se met ainsi en tête d'incarner un de ses personnages, de devenir un de ces « grand manieurs d'argents » qui pullulent dans Déborah, la dominatrice afin d'être en mesure de disputer Aline à ses amants « comme les chevaliers gagnaient leurs dames au tournoi29. »  :

Je pénétrerais en vainqueur dans ce monde, fermé aux profanes, qui travaille par ordres de Bourse, possède des yachs [sic] somptueux, invite les gens par fournées, gaspille des millions au baccara et le front dans un nuage d'or, laisse la pauvre humanité se traîner comme une larve dans des besognes obscures, des soucis fangeux et de chiches plaisirs30.

Seulement voilà, Roland n'est absolument pas en mesure de jouer ce rôle et, surtout, de faire oublier à Aline la vie de rêve que lui fait vivre son principal amant, un certain M. Byg, qui la comble, et ce, on s'en doute avec un tel patronyme, à tous les niveaux. Il était tout simplement trop tard et Aline n'était pas prête à laisser tomber ce dernier pour ce qu'elle savait être un bien piètre remplaçant. Roland sent très bien, en fait, que son épouse veut le forcer à jouer un autre rôle, lui aussi tiré directement de ses romans, le rôle du mari cocu et jaloux mais, paradoxalement, satisfait de son sort :

Il s'agit de me reconquérir, mais à fond cette fois. J'aurai à supporter les amants riches et les caprices sentimentaux. Je serai bafoué par des éphèbes comblés et par des financiers insolents. Tout cela pour l'avoir de temps à autre, fatiguée d'une besogne, éreintée de plaisir, distraite, dédaigneuse, la chair lasse et me mentant sans pudeur : la vraie conjointe d'Ombreuse31.

Et si Roland s'installe avec complaisance dans ce rôle, c'est qu'Aline ne constitue pas le seul personnage du roman à avoir été corrompu par sa pratique d'écriture. Lui-même, en effet, n'en est pas sorti indemne. Son refus de voir en Marie, double inversée de sa femme, une porte de sortie de sa situation fâcheuse est symptomatique de cet état de fait. La demi-sœur d'Aline lui offre à plusieurs reprises d'être une épouse fidèle, aimante et, surtout, soumise. Bref, elle lui offre tout le contraire de ce que sa femme lui fait subir. Mais Roland ne semble pouvoir se satisfaire de ce qu'elle peut lui offrir. En fait, il ne la trouve tout simplement pas désirable, malgré qu'elle soit, physiquement du moins, une copie parfaite de son épouse. Roland est conscient de la stupidité de son comportement : « Je devrais être attiré par Marie et si ma femme passait, si elle avait pour moi le moindre geste, je la suivrais32. » Cette attitude autodestructrice de Cavellier est mise en scène dans le roman comme le résultat de sa pratique d'écriture. Ainsi ce dernier souligne-t-il à plusieurs reprises le fait que son imaginaire amoureux a été complètement empoisonné par son métier de pornographe. Marie, qui veut lui être fidèle et soumise, ne ressemble tout simplement pas à l'image qu'il se fait de la femme désirable, image qui lui vient directement de ses romans : « Déformation professionnelle : afin de varier les scènes lascives, j'attribue en général une douzaine d'hommes à une femme33. » Bref, ce que lui fait vivre son épouse lui semble tout à fait normal. Une femme désirable, c'est, dans l'esprit de Roland, une femme désirée, convoitée et infidèle. C'est une femme comme Aline. Et, de ce fait, Cavellier est incapable d'accepter ce que lui offre Marie et retourne toujours vers Aline, malgré tout ce qu'elle lui fait subir.

Conclusion : un roman moral?

Roland est ainsi profondément responsable de son malheur. Son choix de carrière, sa décision d'abandonner la littérature « sérieuse » afin de s'adonner à la littérature pornographique l'a en effet placé en situation d'« atopie» relationnelle. Il ne peut plus jouir de la sociabilité que lui offrait auparavant le milieu littéraire, est rejeté par la société traditionnelle et vit une relation extrêmement problématique avec ceux qui habitent les marges de la société parisienne et ce, en particulier, avec son épouse dont l'imaginaire amoureux a été corrompu par la lecture de ses romans pornographiques. On pourrait être amené, en se fiant sur ce que nous venons de démontrer, à considérer le roman de Duvernois comme un roman moral qui dénoncerait la pornographie en soulignant la déchéance dans laquelle sombre les pauvres âmes qui osent en tirer plaisir ou profit. Or, ce n'est pas l'impression que nous donne la lecture des Sœurs Hortensias. Le roman nous semble beaucoup trop ambigu, flirter de façon beaucoup trop soutenue avec une certaine forme de nihilisme comique pour que l'on puisse le considérer comme un roman moral et c'est d'ailleurs cette ambiguïté qui, à notre avis, en constitue l'intérêt. En fait, Les Sœurs Hortensias nous semble plutôt constituer une farce tragicomique à travers laquelle Duvernois s'amuse à mettre en scène de façon férocement sarcastique les travers de différents univers sociaux de la France de son époque : le milieu littéraire avant-gardiste, la bourgeoisie de province et le demi-monde parisien. Pour ce faire, Duvernois réactive dans son roman un schème narratif relativement classique, schème narratif qui met en scène les déboires d'un individu qui tente d'intégrer un milieu qui n'est pas le sien, auquel il ne saurait jamais appartenir. Le choix de carrière de Cavellier constitue en effet une formidable erreur de jugement. Roland n'est tout simplement pas de l'étoffe dont on fait les pornographes. Il entretient toujours l'espoir d'acquérir une « vraie gloire » littéraire, désire encore intégrer la société traditionnelle dont il partage en grande partie les préjugés moraux et la vision du monde et n'arrive pas, de ce fait, à jouer avec succès le rôle d'Ombreuse. On peut penser, en fait, qu'il aurait été bien avisé d'assumer sa véritable nature, de suivre le conseil de son « manager », de retourner vivre au Bourget et de se spécialiser dans le « régional ». Or, Roland n'a pas su percevoir à temps l'inadéquation profonde qui existe entre son habitus et le rôle qu'il a décidé de jouer et c'est au spectacle amusant des conséquences désastreuses de la décision de ce petit bourgeois de province de se faire pornographe que nous convie Duvernois dans ce roman dont l'histoire littéraire n'a pas su tenir compte.

Notes

  1.  Henri Duvernois, Les Sœurs Hortensias. Paris : Éditions Bernard Grasset, 1953 (1931),p. 49.
  2.  Voir, à ce sujet, Dominique Maingueneau, Le discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation. Paris : Éditions Armand Colin, 2004.
  3.  Henri Duvernois, op. cit., p. 49.
  4.  Id.
  5.  Ibid., p. 5.
  6.  Ibid.,pp. 5-6.
  7.  Ibid.,p. 6.
  8.  Ibid.,p. 8.
  9.  Ibid., p. 6.
  10.  Ibid., p. 8.
  11.  Id.
  12.  Ibid., p. 31.
  13.  Ibid., p. 8.
  14.  Ibid., p. 40.
  15.  Ibid., p. 50.
  16.  Id.
  17.  Ibid., p. 159.
  18.  Ibid., p. 105.
  19.  Ibid., p. 79.
  20.  Ibid., p. 45.
  21. Ibid., p. 142.
  22.  Ibid., p. 15.
  23.  Ibid., p. 35.
  24.  Ibid., p. 25.
  25.  Ibid., p. 96.
  26.  Ibid., p. 14.
  27.  Ibid., p. 13.
  28.  Ibid., p. 14.
  29.  Ibid., p. 106.
  30.  Id.
  31.  Ibid., p. 34.
  32.  Ibid.,p.42.
  33.  Ibid., p. 35.