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Fiction des communautés artistiques au Canada français

Laurence Côté-Fournier

Les recherches des quinze dernières années ont permis de parfaire nos connaissances de la vie littéraire et culturelle de la première moitié du XXe siècle au Québec. Des ouvrages comme ceux dirigés par Micheline Cambron1 ou par Denis Saint-Jacques et Maurice Lemire2 ont reconstitué les entours du texte, repéré les principaux agents culturels et détaillé leurs activités et fonctions. Outre ces ouvrages de synthèse, des études comme celles de Michel Lacroix sur les réseaux et les sociabilités3 ont souligné l'importance des communautés littéraires et artistiques qui ont rassemblé autour d'elles des poètes tels Émile Nelligan, Paul Morin ou Claude Gauvreau, à la fois reconnus comme légataires d'une œuvre individuelle forte et membres de cercles organisés stimulant la production de celle-ci.

Fondée en 1895, l'École littéraire de Montréal, en accueillant une communauté hétéroclite de graveurs, journalistes, étudiants, poètes et peintres lors de ses soirées, constitue le premier regroupement d'importance voué à la promotion des arts au Canada français. Autour d'elle, une pléthore de plus petites associations et revues d'art, qui dans l'ensemble feront long feu : le club des Six éponges, la Revue éclectique, L'Écho des jeunes. Par la suite, la revue d'art Le Nigog sévit toute l'année 1918, au cœur d'une période de bouillonnements marquée par la querelle entre régionalistes et « exotiques ». Jusqu'au manifeste du Refus Global, en 1948, règne une relative accalmie : les regroupements ne prolifèrent pas avec la même effervescence au cours des années 1930 et 1940, bien qu'autour de la revue catholique La Relève figurent plusieurs plumes importantes, telles celles de Jean Le Moyne ou d'Hector de Saint-Denys Garneau. Si La Relève rassemble surtout des écrivains et des intellectuels, les collaborateurs du Nigog et les signataires du Refus global forment des communautés plus hétérogènes : peintres, musiciens et écrivains logent à la même enseigne dans ces fraternités des arts.

Nous avons posé comme hypothèse qu'alors que ces communautés artistiques apparaissent et agissent sur la scène canadienne-française, celles-ci ont pu trouver leur pendant dans le domaine de la fiction, grâce à une multiplication des romans et nouvelles traitant de la vie littéraire. Quelles traces de ces regroupements peuvent être repérées au sein des lettres canadiennes-françaises, plus particulièrement durant la première moitié du XXe siècle, alors que se constitue progressivement le champ littéraire québécois et que le nombre d'institutions littéraires va croissant ? Quelles représentations ont pu en être faites et quelle a pu être l'évolution de celles-ci ? Quels liens se tissent entre les différents arts et entre les divers agents culturels à l'intérieur de ces groupes ?

L'étude des représentations d'écrivains et d'artistes dans les lettres canadiennes-françaises n'est pas sans précédent : il est difficile d'ignorer Le romancier fictif4 d'André Belleau et les bases théoriques que cet ouvrage fournit pour appréhender le personnage d'écrivain dans le contexte québécois. Notre méthode a aussi été inspirée par celle développée au sein du groupe de recherche du Gremlin. La méthode de collecte des données employée par le groupe, qui propose une série de questions et de pistes d'analyse des sociabilités littéraires pour recenser lieux, personnages, traits et relations, s'applique tout autant dans le cas des sociabilités artistiques.

La constitution d'un corpus de travail devenait donc nécessaire pour colliger ces informations et développer des hypothèses de travail précises. Plutôt que de nous restreindre aux quelques textes connus de la période portant sur la vie littéraire, nous voulions bâtir le corpus le plus exhaustif possible à partir d'outils tels le Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec5 (DOLQ). L'une des étapes de la recherche consistait, en effet, à dépouiller les volumes de cet ouvrage couvrant la période concernée.6 La récolte a toutefois été peu concluante. Une quinzaine d'ouvrages de fiction potentiellement liés à notre problématique ont été répertoriés, mais ce nombre est des plus généreux. La quantité de textes d'une pertinence réelle pour nos travaux pourrait être négligeable, ce qui soulève de nouvelles questions. Il convient, en premier lieu, de se demander si l'absence de texte est corrélée à une difficulté posée par la recension même de ces textes. Le format bref était usité au début du siècle : beaucoup de ces courts récits ont paru dans des journaux ou dans des recueils, et ne seraient ainsi pas repérables dans un ouvrage comme le DOLQ. Une autre méthode de recherche s'imposerait alors pour retrouver ces textes.

Une deuxième voie serait plus simplement de constater la quasi-absence des fictions portant sur les communautés littéraires et artistiques dans les lettres canadiennes-françaises, malgré une présence de plus en plus forte du héros-écrivain. Même deux des principaux romans de la vie littéraire écrits durant cette période, soit Les demi-civilisés7 (1934) de Jean-Charles Harvey et Solitude de la chair8 (1951) de Charles Hamel, sont centrés autour de la question du journalisme, là où les polémiques et les combats semblent se mener. Les écrivains sont relégués en périphérie de l'action. De surcroît, les conflits rencontrés trouvent à chaque fois leur résolution dans des péripéties amoureuses qui éloignent le roman des questions d'ordre littéraire ou artistique. S'il est impossible de tirer de véritables conclusions à partir d'un corpus aussi restreint, cette préséance donnée aux aventures sentimentales, plutôt qu'aux idées esthétiques ou qu'aux sociabilités littéraires, à l'intérieur de ces romans pourtant parmi les rares à traiter des communautés artistiques, est symptomatique d'un vide dans les représentations de celles-ci.

Devant cette faiblesse représentative, une nouvelle hypothèse est apparue : ces communautés pratiquement absentes du domaine romanesque auraient exploité d'autres lieux pour se représenter, débordant le strict cadre romanesque. L'intégration du genre poétique à notre corpus, de même que l'examen du paratexte (dédicaces, préfaces, citations mises en exergue, etc.) des œuvres publiées ouvrent d'autres perspectives d'analyse. Les réseaux de sociabilités y sont transposés d'une manière certes moins directe qu'à l'intérieur des fictions romanesques, mais néanmoins perceptible à la lecture par un ensemble de signes.

Un exemple de ces représentations véhiculées par la poésie se trouve dans le recueil des Soirées du Château de Ramezay,9 de l'École littéraire de Montréal, qui abonde en poèmes mettant de l'avant le « nous » de la collectivité des artistes. Malgré la singularité qu'on pourrait présumer chez l'artiste lyrique révélant d'abord et avant tout sa propre subjectivité, un grand sentiment d'unité rassemble ces cœurs malheureux éprouvés par leur vocation pour l'art. Ainsi Charles Gill déclare-t-il : « L'Étincelle que l'Art alluma sur nos fronts / Vous ne l'éteindrez pas, bien que vos vils affronts / Comme un vol de corbeau jettent leur ombre noire. » Émile Nelligan, lui-même rejeton de l'École littéraire, voit sa vie narrativisée et traitée comme un matériel de fiction dans la célèbre préface que Louis Dantin rédige pour accompagner la parution de ses poèmes.10 À l'intérieur des œuvres des poètes du Nigog peut s'observer une communauté faite de codes dispersés dans le texte. Dans «Mignonne, allons voir si la rose...» est sans épines11 de Guy Delahaye, une note explicative intitulée « Sur le nous dans Mignonne » justifie l'emploi du « nous » plutôt que du « je » à travers le recueil. Celui-ci est en effet présenté comme étant la résultante de la collaboration de l'auteur avec d'autres artistes, dont le peintre Ozias Leduc, de même que d'un héritage culturel dont Delahaye se réclame avec fierté, celui de Paul Verlaine et d'Émile Nelligan.

Dans le cadre littéraire canadien-français, les figurations romanesques des collectivités artistiques seraient donc reléguées à l'arrière-plan, du moins durant la première moitié du XXe siècle, pour laisser place à des figurations poétiques et même « paratextuelles ». Cette hypothèse, qui demeure encore à être approfondie, nécessiterait le développement d'une méthode d'analyse différente, permettant l'examen de matériaux beaucoup plus hétérogènes que ceux que nous nous proposions d'étudier initialement. Il apparaît néanmoins que cette voie serait la plus prometteuse pour mettre à jour les représentations des collectivités artistiques et leur évolution dans le contexte canadien-français.

Notes

  1. Cambron, Micheline (dir.), La vie culturelle à Montréal vers 1900. Montréal : Fides, 2005.
  2. Saint-Jacques, Denis et Maurice Lemire (dir.). La vie littéraire au Québec. Tome 5, 1895-1918. Sainte-Foy : Presses de l'Université Laval, 2005.
  3. Lacroix, Michel, « Des Montesquiou à Montréal : Le Nigog et la mondanité », Voix et images, vol. XXIX, n° 1, automne 2003, p. 105-114.
  4. Belleau, André, Le romancier fictif : essai sur la représentation de l'écrivain dans le roman québécois. Québec : Nota Bene, collection « Visées critiques », 1999.
  5. Boivin, Aurélien, Gilles Dorion et Maurice Lemire (dir.), Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec. Tome II : 1900-1939. Montréal : Fides, 1987.
  6. Au moment d'écrire cet article, seul le volume couvrant la période allant de 1900 à 1939 avait été examiné.
  7. Harvey, Jean-Charles, Les demi-civilisés. Montréal : Éditions du Totem, 1934.
  8. Hamel, Charles, Solitude de la chair. Montréal : Cercle du livre de France, 1951.
  9. Les soirées du Château de Ramezay par l'École littéraire de Montréal. Montréal : Eusèbe Sénécal, 1900.
  10. Dantin, Louis, « Émile Nelligan » (1902) dans Émile Nelligan, Poésies. Montréal : Boréal, collection « Boréal compact », 1996, p. 11-53.
  11. Delahaye, Guy, « Mignonne, allons voir si la rose... » est sans épines. Montréal : C. Déom, 1912.