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Figurations, filiations, affiliations : devenir écrivain dans le roman québécois 1919-1945

Benjamin Mathieu

Quel type de fils ou de père l’écrivain fictif incarne-t-il dans le roman québécois ? Le jeune homme révolté ? L’orphelin ? Le père indifférent ? Comment se concilient ou s’opposent les filiations sociales ou littéraires ? Ce sont là quelques-unes des questions que je souhaite aborder dans mon projet de recherche qui conjugue l’étude de la représentation romanesque de la figure de l’écrivain et des enjeux de la filiation intellectuelle dans la littérature québécoise, dans une perspective sociocritique qui sera évidemment redevable au Romancier fictif d’André Belleau.1 Je m’intéresserai surtout à la période 1919-1945, période pendant laquelle le champ littéraire québécois est encore relativement fragile, mais qui voit apparaître les premiers romans ayant une nette dimension métalittéraire. Je peux énumérer quelques-unes des œuvres qui sont présentement dans ma mire : Les sacrifiés d’Olivier Carignan, André Laurence, canadien-français de Pierre Dupuy, Anatole Laplante, curieux homme de François Hertel ainsi que Les médisances de Claude Perrin de Pierre Baillargeon.2 Pour donner un exemple de la direction que je compte donner à mon étude, je vais présenter quelques éléments liés à la filiation dans André Laurence, canadien-français (1930), dont le protagoniste principal rêve de devenir écrivain. Le père de celui-ci, mort depuis quelques années quand s’ouvre le roman, était médecin ; cependant le fils décide de ne pas reprendre le cabinet de son père. La transmission de la chaîne du savoir se trouve donc rompue. L’écrivain, ici, est celui qui rompt la filiation, celui qui ne continue pas la carrière du père, celui qui crée une rupture. Renoncer à cet héritage, pour mieux se consacrer à la littérature, n’a pas les mêmes implications que dans le cas d’un fils d’agriculteur qui irait à l’école et entreprendrait une carrière littéraire, ce qui marquerait une certaine ascension sociale, un certain affranchissement intellectuel. La vocation littéraire d’André Laurence menace, en quelque sorte, la situation sociale familiale, et d’autant plus fortement qu’il est fils unique. En revanche, le père Laurence a transmis la francophilie à son fils, ce qui est significatif dans le roman, qui se clôt sur le départ du héros pour Paris, terre promise des Lettres.

La formation de l’écrivain constitue un autre élément pertinent de la filiation. Dans André Laurence, la littérature est quelque chose qui s’apprend. La figure du professeur y est fortement présente (du moins dans les premiers chapitres). L’incipit met d’ailleurs en scène un écrivain raté, un Français venu enseigner les lettres au Canada. C’est lui qui secondera André Laurence dans ses ambitions littéraires, notamment en le convaincant de l’importance d’aller parfaire sa culture à Paris.

Articulant enseignement de la littérature et naissance d'une vocation, le roman aborde ouvertement les questions du maître et de l'apprentissage, des modèles et de la copie : qui faut-il imiter, demande André Laurence à son professeur : Chateaubriand, Barrès, France, Lamartine, Samain ? La quête du « grand écrivain » contemporain et l'ombre de la littérature française génèrent cependant un sentiment de solitude face à des « modèles écrasants ».3 Cela mène d'ailleurs à se questionner sur la figure de l'autodidacte : la formation du personnage-écrivain se fait-elle en fonction de l'école ou parallèlement à elle ; se fait-elle en copiant/assimilant un corpus de classiques « incontournables » ou bien presque aléatoirement, au gré des expériences, selon un schéma qui n'a rien à voir avec la définition institutionnelle de la littérature ? André Laurence apprend d'abord dans les cours de M. Dejean, puis en discutant avec lui. Mais, après cela, il ne peut pas aller plus loin. Pas de thèse, alors, envisageable au Canada. Les options suivantes s'offrent, dès lors, à lui : a) apprendre par soi-même, b) apprendre en bande (avec des amis, par émulation), c) se donner un maître local, ou alors d) aller en France, poursuivre les études. André Laurence opte pour a) et d).

L'écrivain, ou plutôt l'écrivain en devenir, a peut-être rompu la filiation paternelle ou familiale, mais il en crée une autre en choisissant ses ancêtres littéraires, en quelque sorte. Il y a donc filiation par affiliation dans l'élection d'une ascendance mythique. André Laurence s'inscrit dans la lignée des Crémazie, Casgrain et Fréchette, mais l'ascendance des écrivains canadiens est limitée. Il ne s'agit pas de modèles à suivre, mais à dépasser : « Il est temps que nous sortions de nos chapelles littéraires, de notre provincialisme étouffant. [...] Je veux écrire pour les miens d'abord, c'est entendu, mais aussi pour tous les publics français, ceux de France, de Belgique, de Suisse et les autres. »4  En contrepartie, si la voie de l'ascendance littéraire canadienne n'assure pas le salut d'André Laurence, celle de la littérature française lui offre une telle variété de modèles que ses chances de devenir un écrivain y sont beaucoup plus grandes. Tandis que les seuls auteurs canadiens-français nommés dans André Laurence sont Crémazie, Fréchette, Casgrain et Nelligan, les écrivains français, eux, sont beaucoup plus nombreux. Chateaubriand, Musset, Lamartine, Hugo, Baudelaire, Verlaine, Barrès, France, Samain, Flaubert, Maupassant et Marcel Prévost font partie de la formation d'André Laurence. De plus, l'œuvre fictive dans ce roman, Le fleuve, est inspirée de Pierre Loti : « comme Loti, dans Pêcheurs d'Islande, a associé la mer à la vie des Bretons, je dirai ce que le Saint-Laurent est pour nous, Canadiens-français ».5 Il y a donc des modèles à suivre, mais il y a aussi des trajectoires à éviter. La figure de Nelligan est un cas incontournable : « vous finirez comme Nelligan, à l'asile »6 lui lance le préfet du noviciat des Jésuites. Nelligan ne représente cependant pas une trajectoire à éviter pour André Laurence, mais pour le préfet.

Je l'ai indiqué ci-dessus : le père d'André Laurence a transmis « une véritable passion pour tout ce qui est français »7 à son fils. Si l'on ajoute à cela le professeur qui évoque l'obligation d'aller se former en France, alors l'on peut se demander : comment étudier la filiation intellectuelle ou littéraire chez le personnage-écrivain sans aborder Paris, sans aborder le pôle français, « force d'attraction irrésistible » ?8 Dans André Laurence, canadien-français, Paris n'est pas un lieu, c'est d'abord un ensemble de textes. C'est l'incarnation de la culture littéraire. La réussite, elle est là-bas ! Ici, il pourrait « atteindre la notoriété d'un Crémazie, d'un Fréchette, d'un Casgrain... »,9 lui affirme son professeur, mais André Laurence a plus d'ambition que cela. Selon lui, aller en France pour y faire de la littérature est beaucoup plus patriotique que de militer dans les rangs des nationalistes : « [S]i je me décide à partir malgré tout, j'aurai plus fait pour les nôtres que toi, le patriote »,10 dit-il à son ami Richard. Alors, il faut y aller, s'y former et s'approprier cette littérature ici en y faisant une place pour la littérature canadienne-française. Il ne s'agit pas d'infidélité envers la littérature canadienne-française, puisque elle n'existe qu'à peine. Ou plutôt, elle existe, mais n'a pas de lecteurs, ce qui rend toute tentative d'émancipation littéraire plutôt ardue. De plus, s'il y a des maîtres en France (écrivains et professeurs), il n'y en a guère au Canada. Pour André Laurence, la France est un passage obligé qui lui permettra de devenir écrivain, et ce faisant, de contribuer à donner plus de valeur à la littérature canadienne-française. Il ne s'agit ni d'un exil ni d'une trahison puisque, dans le roman, on annonce d'avance, en quelque sorte, le retour d'André Laurence. S'il veut aller parfaire sa culture à Paris, c'est dans l'intention de participer à l'établissement d'une littérature forte ici.

Finalement, le rapport travail/lettres, ou plutôt l'impossibilité de concilier les deux, constitue un élément pertinent de la filiation puisque les lettres freinent l'ascension sociale « normale », telle que décrite dans le roman, et que le travail (le gagne-pain, hélas ! inévitable) nuit à l'émancipation littéraire. Le dilemme d'André Laurence, c'est le choix entre une situation sociale confortable, voire enviable (en épousant Jacqueline, fille d'un banquier) et être écrivain. Il tentera vainement de concilier les deux, mais devra se rendre à l'évidence : s'il veut devenir un véritable écrivain, il doit affronter Paris. Le mariage attendra.

Les aspects d'André Laurence liés à la filiation énumérés ici, tels que la formation de l'homme de lettres, le dilemme entre filiation familiale et ambitions littéraires ainsi que le rapport au pôle littéraire français, sont généralement peu abordés dans les travaux sur la représentation de l'écrivain. De plus, l'expression de la possibilité de l'émergence d'un grand écrivain canadien-français est significative dans mon étude. Je terminerai en soulignant que la conjugaison littérature/filiation/classes sociales dans André Laurence nous permet d'affirmer que la littérature, bien nettement, est ici affaire de bourgeoisie, entre dilettantisme et vocation.

Notes

  1. Belleau, André, Le romancier fictif. Québec : Nota bene, 1999. Je tiendrai aussi compte, bien sûr, de l’étude du sociogramme de l’écrivain québécois effectuée par Roseline Tremblay dans L’écrivain imaginaire. Montréal : Hurtubise HMH, 2004. Ceci pour ne parler que de deux principaux ouvrages sur la représentation de l’écrivain dans la littérature québécoise, lesquels se réclament tous deux de la sociocritique.
  2. Carignan, Olivier, Les sacrifiés. Montréal : Éditions du Mercure, 1927 ; Dupuy, Pierre, André Laurence, canadien-français. Paris : Plon, 1930 ; Hertel, François, Anatole Laplante, curieux homme. Montréal : Éditions de l’Arbre, 1944 ; Baillargeon, Pierre, Les médisances de Claude Perrin. Montréal : Lucien Parizeau, 1945.
  3. Dupuy, Pierre, André Laurence, canadien-français. Paris : Plon, 1930, p. 20.
  4. Ibid., pp. 34-35.
  5. Ibid., p. 117.
  6. Ibid., p. 13.
  7. Ibid., p. 45.
  8. Ibid., p. 37.
  9. Ibid., pp. 34-35.
  10. Ibid., p. 233.