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Les visages de l’éditeur dans le roman québécois, 2000-2008

Caroline Paquette

Considéré par Hubert Nyssen comme « l'une des figures les plus controversées »1 de notre époque, l'éditeur évoque en effet de multiples visages, du sympathique découvreur de talent au tyran ambitieux, du protecteur des arts à l'homme d'affaires assumé. Personnage d'ombre et de lumière, il est tour à tour un faire-valoir pour l'écrivain et une idole – pensons à Jérôme Lindon, des Éditions de Minuit, dont le décès en 2001 a été suivi d'un vibrant hommage de la part de Jean Echenoz,2 ou à Bertrand Gauthier, de La Courte Échelle, qui a été applaudi pour avoir su « atteindre le bout du monde »3 avec ses livres. Cette ambiguïté qui caractérise l'éditeur, loin d'être un fait nouveau, s'illustre dès l'émergence de sa figure au XIXe siècle, notamment dans le discours des auteurs. Ainsi Élias Régnault le dépeint-il, dans un texte à la fois lucide et mordant datant de 1841, comme un « objet d'espoir et de colère, de respect et de haine ».4

Or, les mutations actuelles du marché, soumis à la logique des concentrations et bouleversé par les technologies numériques, remettent en question l'existence même de l'éditeur. Sa « mort » imminente est effectivement annoncée, sinon supposée, par plusieurs essayistes et chercheurs du milieu du livre, André Schiffrin le premier. Paru en 1999, son ouvrage L'édition sans éditeurs laisse entendre que la présente « crise » constitue un moment charnière dans l'univers éditorial, dont elle pourrait bien métamorphoser le visage. Schiffrin déplore en fait l'acquisition de maisons d'édition par des conglomérats qui œuvrent souvent dans le domaine médiatique. Il insiste sur l'impossibilité, dans ces grands groupes, de publier des livres qui n'engendreront pas de profits immédiats.5 La dénonciation de cette nouvelle idéologie du livre rejoint entre autres les préoccupations de Pascal Durand et d'Anthony Glinoer, qui abordent eux aussi la dissolution de l'éditeur et de son individualité au sein de puissantes chaînes éditoriales.

Parallèlement à l'évocation de sa disparition éventuelle, l'éditeur fait l'objet de nombreuses publications : mémoires, biographies (ou hommages) et, sous l'angle de la fiction, romans. En France, cette tendance à fictionnaliser l'éditeur au tournant des années 2000 a été remarquée et même brièvement analysée ;6 mes recherches préliminaires me permettent d'affirmer que le même phénomène de représentation existe au Québec, sans toutefois avoir été approfondi. À l'heure où les observateurs craignent l'effondrement de la fonction éditoriale telle que nous la connaissons, il me semble pertinent d'examiner ses occurrences sur la scène fictive. Mon mémoire portera donc sur les visages de l'éditeur dans le roman québécois de 2000 à 2008.

Sacré à la suite de l'auteur au XIXe siècle, selon les propos de Jean-Yves Mollier,7 l'éditeur se trouve actuellement coincé dans un entre-deux : d'un côté, la figure charismatique qu'il symbolise et qui a d'ailleurs participé historiquement à son essor ;8 de l'autre, un homme d'affaires dont l'individualité est menacée, la fonction, remise en question. À l'instar du roman représentant un écrivain, qui « accomplit une réitération et même un dédoublement de l'auteur, de l'écriture et d'une idée de la littérature »,9 l'œuvre mettant en fiction un éditeur propose certes une réflexion sur les mécanismes de l'institution littéraire. Mais, plus encore, elle permet à l'auteur de rejouer sa position à travers un personnage médiateur, de poser un regard sur la fonction éditoriale et sur les enjeux qui la concernent actuellement. José-Luis Diaz confirme cette idée lorsqu'il évoque les moyens détournés qu'emploient les auteurs romantiques afin de modeler leur image :

[...] [Q]uand l'écrivain se prend ainsi comme « matière poétique », une intime relation ne manque pas de se faire entre le personnage et lui-même : et pas toujours de substitution. Car certains tiennent à marquer des distances ; ils s'assignent un autre rôle que l'artiste ou le poète représenté [...]. Mais qu'ils s'identifient à eux ou non, ces personnages ne leur servent pas moins de foyer d'identification. 10

Au moment où le monde littéraire vit de multiples bouleversements, comment l'auteur repense-t-il l'édition ? Comme un espace de travail collectif et de créativité, ou, au contraire, de production à la chaîne et de profit ? Est-ce que la mise en fiction de l'éditeur dans le roman participe à une « recapitalisation collective »11 de sa figure en accéléré, comme le postulent Durand et Glinoer à propos des biographies d'éditeur ? La figure de l'éditeur tend-elle vers celle de l'artisan, est-elle – mythe oblige – ambiguë, ou se rapproche-t-elle plutôt de l'image du vautour ? Je chercherai d'abord, dans le cadre de ce projet, à cerner et à interroger les positions éditoriales dominantes dans le roman québécois contemporain, de façon à dégager une typologie (des « scénarios éditoriaux », d'après la formule de Diaz).

Sans jamais projeter l'auteur dans ses personnages, je réfléchirai également à la relation qui unit un écrivain et son éditeur dans la fiction, et à l'autorité que se confère l'auteur réel dans le choix de ses représentations. Une pléthore de travaux le reconnaissent, les rapports entre auteur et éditeur n'ont jamais été placés sous le signe de la simplicité. « Je vous déteste cordialement »,12écrivait Théophile Gautier à son éditeur Eugène Renduel. Cette courte phrase porte en elle toutes les contradictions qui caractérisent les liens entre un auteur et son alter ego. Dans une vaste enquête menée en 2000, Laurence Santantonios souligne le caractère explosif des relations auteur / éditeur, tout en réitérant l'indissolubilité du couple, ce « tandem obligé ».13 Indissoluble, parce que complémentaire : traditionnellement, l'auteur incarne le génie solitaire et désintéressé, et l'éditeur s'occupe de l'aspect mécanique de la production d'un livre – il le choisit, le fabrique et le distribue.14 Mais cette dualité, bien ancrée dans l'imaginaire (on le voit dans l'enquête de Santantonios, les éditeurs réduisant leur fonction à celle de passeur, d'intermédiaire),15 en côtoie une autre : celle du petit écrivain face à son honorable découvreur. Combien d'éditeurs se sont proclamés accoucheurs d'une œuvre, voire d'un auteur, comme l'indique Sylvie Perez ?16 C'est à une véritable guerre d'ego que se livrent les deux protagonistes (sous la plume de l'écrivain, le plus souvent), en proie à déterminer qui, de l'auteur ou de l'éditeur, détient la mainmise sur l'œuvre. Comment la lutte symbolique qui les oppose et qui les lie en même temps se joue-t-elle du côté des représentations ? Les romanciers cantonnent-ils l'éditeur dans le rôle du marchand, se débarrassant ainsi « du poids coupable du calcul commercial » ?17 Bref, quels échanges symboliques s'opèrent donc dans les différentes configurations de leur relation ?

Si ce couple animé que forment l'auteur et l'éditeur se révèle largement représenté dans mon corpus, il n'en reste pas moins que l'éditeur est également mis en rapport avec les autres agents de la chaîne du livre. Ces sociabilités seront donc finement analysées. Le réviseur est-il considéré tel un obscur tâcheron au service de l'éditeur ? Quelle part le libraire, au demeurant celui qui vend le livre, assume-t-il dans la dualité de l'objet livre, à la fois symbole culturel et produit commercial ? Et que pense l'éditeur du lecteur ?

Après dépouillement dans trois revues québécoises d'actualité littéraire (Lettres québécoises, Nuit blanche et Québec français) de 2000 à 2008, 24 romans constituent mon corpus. Une quinzaine d'entre eux seront sélectionnés selon des critères empruntés à Roseline Tremblay – soit « l'importance de la matière romanesque par rapport aux questions et hypothèses de départ, [et] le volume textuel occupé par la figure »18 – et confrontés à une grille d'analyse, qui s'inspire notamment des travaux d'André Belleau, de Pierre Bourdieu, de Jérôme Meizoz, de Gisèle Sapiro et de Roseline Tremblay.

Notes

  1. Durand, Pascal et Anthony Glinoer, Naissance de l'éditeur. L'édition à l'âge romantique. Paris-Bruxelles : Les Impressions nouvelles, 2005, p. 9.
  2. Echenoz, Jean, Jérôme Lindon. Paris : Éditions de Minuit, 2001.
  3. Vanasse, André, « Haro sur les éditeurs littéraires », Lettres québécoises, n° 70, été 1993, p. 3.
  4. Élias Régnault, cité dans Durand, Pascal et Anthony Glinoer, op. cit., p. 130.
  5. Schiffrin, André, L'édition sans éditeurs. Trad. Michel Luxembourg. Paris : La Fabrique Éditions, 1999, p. 93.
  6. André, Marie-Odile, « Entre réalité et fiction : les relations auteur/éditeur aujourd'hui », dans Marie-Pier Luneau et Josée Vincent, dir., La fabrication de l'auteur. Québec : Nota bene, à paraître en 2010.
  7. Mollier, Jean-Yves, « Écrivain-éditeur : un face-à-face déroutant », dans François Bessire, dir., L'Écrivain éditeur. 2. XIXe siècle et XXe siècle. Boulogne : ADIREL, Genève : Droz, XV, 2002, p. 27.
  8. Durand, Pascal et Anthony Glinoer, op. cit., p. 199.
  9. Belleau, André, Le romancier fictif : essai sur la représentation de l'écrivain dans le roman québécois. Québec : Nota bene, collection « Visées critiques », 1999, p. 23.
  10. Diaz, José-Luis, L'écrivain imaginaire. Scénographies auctoriales à l'époque romantique. Paris : Honoré Champion, 2007, p. 142.
  11. Durand, Pascal et Anthony Glinoer, op. cit., p. 199.
  12. Ibid., p. 152.
  13. Santantonios, Laurence, Auteur / éditeur : création sous influence. Paris : Éditions Loris Talmart, 2000, p. 231.
  14. Nyssen, Hubert, Du texte au livre, les avatars du sens. [Paris] : Colin, collection « Le texte à l'œuvre », 2005, p. 11.
  15. Santantonios, Laurence, op. cit., p. 255.
  16. Pérez, Sylvie, Un couple infernal : l'écrivain et son éditeur. Paris : Bartillat, 2006, p. 83.
  17. Durand, Pascal, « Qu'est-ce qu'un éditeur? », Texte, 31/32, 2002, p. 47.
  18. Tremblay, Roseline, L'écrivain imaginaire : essai sur le roman québécois, 1960-1995. Montréal : Hurtubise HMH, collection « Cahiers du Québec. Collection littérature », 2004, p. 75.