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La fabrication et la conservation posthumes des figures d’auteurs : le cas des lieux littéraires et des maisons d’écrivains à visiter

Marie-Ève Riel

C'est à Petite-Rivière-Saint-François dans Charlevoix que Gabrielle Roy a choisi de passer les derniers étés de sa vie. Elle y aurait écrit Cet été qui chantait et Ces enfants de ma vie notamment.1 Elle s'y serait aussi liée d'amitié avec Berthe Simard, une voisine, dont la maison familiale est aujourd'hui ouverte au public.

Propriété du ministère des Ressources naturelles depuis quelques années, la Maison à Jean-Noël Simard est « mis[e] en valeur au profit d'un patrimoine local ».2 À l'étage, on a dédié une pièce ou deux à la mémoire de Gabrielle Roy. Y sont exposés des photographies personnelles de l'écrivaine, des récits de sa vie, des tableaux inspirés de son œuvre, un petit bureau de travail et une machine à écrire, semblable à celle qu'elle aurait possédée. Pour évoquer les visites de l'auteure à son amie, on a même immortalisé une statue de papier mâché qui représente Gabrielle Roy en train de monter l'escalier de la cuisine.

Commémorer le souvenir d'une grande dame de la littérature dans le village où elle a choisi d'écrire une partie de son œuvre est sans doute une entreprise louable. Mais Gabrielle Roy, qui mettait un soin jaloux à choisir ses photographies officielles,3 apprécierait-elle seulement la marque d'affection (en papier mâché) des descendants de son amie ? S'il est bien vrai qu'un écrivain n'est jamais le seul ni le dernier garant de sa figure, on peut quand même se demander comment on a pu en arriver là : il est peu probable qu'aucun des objets exposés ait réellement appartenu à Gabrielle Roy, qui n'a même jamais habité la demeure. D'ailleurs, sa propre maison de campagne, devant laquelle une plaque commémorative souligne encore l'incongruité de la récupération, se trouve à quelques mètres de là.

L'hommage que la Maison à Jean-Noël Simard rend à Gabrielle Roy est l'un des seuls en son genre. Les maisons et les musées consacrés aux écrivains sont à peu près inexistants au Québec. Depuis les années 1990, des plaques commémoratives soulignent, à l'initiative du gouvernement provincial, que des auteurs ont vécu ou séjourné un temps plus ou moins long dans tel ou tel lieu. C'est le cas notamment de Gabrielle Roy à Petit-Rivière-Saint-François ainsi que de Philippe Aubert de Gaspé et d'Antoine de Saint-Exupéry dans la Vieille Capitale. On peut visiter la maison François-Xavier Garneau à Québec, l'espace Félix Leclerc à l'Île d'Orléans, l'espace Claude-Henri Grignon à St-Jérôme, depuis peu la maison Victor-Lévy Beaulieu à Trois-Pistoles et jusqu'à tout récemment le centre de recherche Lionel-Groulx à Montréal, même si ces écrivains n'ont pas nécessairement habité ces lieux. La Société des musées québécois, bien qu'elle dénombre quelques dizaines de maisons ou de musées consacrés à des notables, des hommes politiques ou des artistes de l'histoire québécoise et canadienne, signale seulement l'existence du Musée Louis-Hémon à Péribonka. Une recherche sur le terrain permet de recenser une dizaine de lieux littéraires (espaces, ateliers, promenades, parcs, etc.) et maisons d'écrivains, mais le phénomène reste sans commune mesure avec la situation française. En France, on dénombre 143 maisons et 61 lieux par lesquels on restitue ou évoque le cadre de vie des écrivains.

Selon Daniel Fabre, les projets de maisons d'écrivains à visiter et les guides qui leur sont consacrés se multiplient depuis les années 1980.4 Cependant, le phénomène de patrimonialisation ne s'observe pas seulement de ce strict point de vue. Dans Patrimoine et musées, Dominique Poulot confirme qu'

au seuil du XXIe siècle, le patrimoine est largement entraîné dans un mouvement d'accélération. Nombre de musées illustrent le basculement d'objets dans un monde en voie de disparition et la recherche de nouvelles reliques. Une abondante littérature professionnelle s'emploie à inventorier les mille et un patrimoines inédits ou à accommoder les patrimoines déjà identifiés, qui requièrent dépoussiérage et mise à jour.5

Or, en dépit d'une importante littérature professionnelle et de cet intérêt grandissant pour les lieux littéraires et les maisons d'écrivains à visiter, les études sur le sujet demeurent quant à elles rarissimes. Boudée par la recherche universitaire, l'analyse du phénomène semble relever d'un « mauvais genre », au même titre que la biographie, dont les maisons d'écrivains sont certainement un avatar. Seules les maisons de Proust et de du Bellay auraient été étudiées. Les recherches académiques publiées tendent à comprendre le phénomène sous les angles de la muséographie et de la conservation patrimoniale.6 Aucune étude n'a abordé le sujet du point de vue de la sociologie de l'auteur.

Pourtant, étudier ces biographies « en meubles », celle d'Honoré de Balzac à Passy, par exemple, presque toute faite d'objets ayant appartenus à sa maîtresse, ou celle de Victor Hugo, place des Vosges, qui montre bien plus de portraits que de manuscrits, revient à poser la question fondamentale : qu'est-ce qu'un auteur ? Selon Foucault, il « n'est que la projection dans des termes toujours plus ou moins psychologisants du traitement qu'on fait subir aux textes, des rapprochements qu'on opère, des traits qu'on établit comme pertinents, des continuités qu'on admet, ou des exclusions qu'on pratique ».7 Dans cette perspective, on peut légitimement se demander comment une maison d'écrivain récupère et mobilise les diverses lectures qu'on a faites des œuvres, selon les époques ; quels rapprochements sont opérés avec ce que l'on connaît de la vie de l'écrivain et enfin quelle(s) figure(s) de l'auteur se dégage(nt) de ces représentations. Construite sur cette ambiguïté entre fiction et réalité, la « Maison de Tante Léonie – Musée Marcel Proust », que l'on peut visiter à Illiers-Combray depuis les années 1950, évoque à la fois la vie fictive des personnages de la Recherche, et la vie « réelle » de son auteur.

Ainsi, je propose de questionner les liens – poétiques, biographiques, sociologiques – sur lesquels sont construits pour la postérité ces « êtres de raison ».8 Mais, en considérant que poser la question de l'auteur c'est aussi s'interroger, dans une époque et une culture données, sur la définition de la littérature, je veux étudier les raisons et les manières de restituer ces maisons et ces lieux, en France et au Québec, depuis le « sacre de l'écrivain »9 et la constitution d'un champ littéraire du XIXe siècle jusqu'à nos jours.

L'objectif premier est de dégager les différentes figures d'écrivains représentées et de les répertorier selon une typologie existante ou à imaginer. La comparaison entre les deux territoires pourrait permettre de comprendre les mécanismes de conservation posthume actifs dans chaque champ littéraire. L'étude consiste enfin à tenter de faire ressortir le caractère classificatoire du nom d'auteur, qui structure la conception que chaque époque et que chaque société entretient de la littérature. Le corpus comprend six maisons ou lieux littéraires définis de façon à ce qu'ils représentent équitablement les XIXe et XXe siècles, les genres pratiqués, les positions dans le champ littéraire et le sexe des auteurs. Des excursions hors-corpus m'amèneront certainement à chercher des points de comparaison dans les maisons de notables et politiciens de l'histoire canadienne et dans les nombreuses maisons d'écrivains américains aux États-Unis. Bien qu'il soit impossible d'affirmer à ce stade-ci qu'à la variété des lieux correspondent une variété de mécanismes ou de figures, tout laisse croire que les maisons d'écrivains fonctionnent comme des biographies « en meubles », et qu'elles peuvent être envisagées à ce titre dans l'étude des représentations d'auteurs.

Notes

  1. Ricard, François, Gabrielle Roy, une vie. Montréal : Boréal, 1996.
  2. Site web du Domaine à Liguori ; page consultée le 8 décembre 2009.
  3. Riel, Marie-ève, De Rita Hayworth à « l'être en détresse » : le rôle de la photographie dans la construction de la figure de Gabrielle Roy, mémoire de maîtrise, Université de Sherbrooke, 2008.
  4. Fabre, Daniel, « Maison d'écrivain. L'auteur et ses lieux », Le Débat, no 115, 2001, pp. 172-177.
  5. Poulot, Dominique, Patrimoines et musées : l'institution de la culture. Paris : Hachette, collection « Carré histoire », 2001, p. 198.
  6. Depoux, Anneliese, « De l'espace littéraire à l'espace muséal : la muséographisation de Joachim du Bellay », Communications et langages, no 150, 2006, pp. 93-103 ; Fabre, Daniel, op.cit.. ; Saurier, Delphine, « Les Amis des maisons d'écrivains : des amis méconnus », La lettre de l'office de coopération et d'information muséographiques, no 75, 2001, pp. 51-55 ; Médiations et co-construction du patrimoine littéraire de Marcel Proust. La Maison de Tante Léonie et ses visiteurs, Thèse de doctorat, Université d'Avignon et des Pays du Vaucluse.
  7. Foucault, Michel, « Qu'est-ce qu'un auteur ? », Bulletin de la Société française de Philosophie, 63e année, no 3, 1969, pp. 73-104.
  8. Id.
  9. Bénichou, Paul, Le sacre de l'écrivain, 1750-1830 : essai sur l'avènement d'un pouvoir spirituel laïque dans la France moderne. Paris : Librairie J. Corti, 1973.